Avant l’article : ce qui s’est passé à Genève

Mardi 6 octobre, à Building Bridges, nous avons présenté le chantier du Swiss Information Barometer, une enquête nationale menée avec gfs.bern auprès de 2 000 résident·e·s et de près de 1 000 organisations. Sa question tient en une ligne : sur quelle information la Suisse décide-t-elle ?

Les premiers résultats seront lus le 3 décembre 2026 à Genève. Le résultat national suivra en janvier 2027 à Davos, avec InTent.

Le panel « Information Integrity: The Missing Infrastructure of Prosperity », animé par Elsa Obergfell avec Sacha Meuter, Andrew Robotham, Frédéric Hoffmann et Isabelle Chappuis, est disponible en replay. Le lendemain, la session « Good Pensions » a prolongé la discussion avec les caisses de pension.

Le texte qui suit a paru sur LinkedIn le 4 octobre. Il pose la question qui a traversé ces deux journées : un pays peut avoir le meilleur moteur du monde sans avoir vraiment choisi sa route.

L’article

Depuis une semaine, le même graphique revient dans mon fil. Une ligne reste tout en haut : la Suisse, première du Global Innovation Index de l’OMPI pour la seizième année de suite, sur 139 économies. Je m’en réjouis sincèrement. Ce résultat, des chercheuses et des chercheurs, des entreprises, des hautes écoles et les institutions qui les relient l’ont construit année après année.

Mais un moteur ne dit rien de la route.

Il suffit de lire le profil suisse jusqu’au bout. Première pour les résultats de l’innovation, deuxième pour les recettes de propriété intellectuelle rapportées au commerce. Puis, plus bas dans le tableau, 60e pour la diversification de l’industrie nationale et 72e pour la croissance de la productivité du travail, avec moins d’opérations de capital-risque et moins de dépôts de brevets internationaux entre 2024 et 2025. En juin, le classement IMD de la compétitivité mondiale a fait passer la Suisse de la première à la troisième place. L’efficacité de l’État et les infrastructures tiennent. La performance économique, elle, recule de 24 rangs, à la 37e place, en bonne partie à cause des flux d’investissements directs.

Sources : OMPI, Global Innovation Index 2026, profil de la Suisse ; IMD World Competitiveness Ranking 2026.
Sources : OMPI, Global Innovation Index 2026, profil de la Suisse ; IMD World Competitiveness Ranking 2026.

Je ne cherche pas à relativiser la première place. Je veux dire ce qu’un indice d’innovation mesure, et ce qu’il laisse de côté. Il compte les intrants et les résultats. Il ne dit pas à quoi sert l’innovation, qui elle atteint, ni qui la paie. Ce sont trois questions différentes. Je les appelle direction, diffusion, distribution.

Trois questions, trois sections : direction, diffusion, distribution.
Trois questions, trois sections : direction, diffusion, distribution.

Direction : innovons-nous sur les bons problèmes ?

Depuis plus de dix ans, la recherche sur l’innovation sépare le rythme et la direction. On peut produire davantage de R&D, de brevets et de start-up sans jamais répondre à une question simple : pour résoudre quoi ? Pour la Suisse, les défis de 2040 ne sont pas un mystère : vieillir et se soigner, boucler les cycles de matières, sécuriser l’énergie, tenir le choc quand quelque chose casse.

Trois chiffres suffisent pour voir où ça coince. En 2025, la Suisse dépendait de l’étranger pour 69,4 % de son énergie. En 2022, 18 % des personnes de 15 ans et plus disaient vivre une détresse psychologique moyenne ou élevée, contre 15 % cinq ans plus tôt. Notre empreinte matérielle a baissé de 15 % entre 2000 et 2024 pendant que le PIB réel progressait de 56 %, ce qui est une vraie bonne nouvelle, mais elle reste à 14 tonnes par personne. Aucun de ces chiffres n’entre dans un indice de l’innovation. Ils disent pourtant à quoi notre capacité devrait servir.

Sources : OFEN, Statistique globale de l’énergie 2025 ; OFS, Enquête suisse sur la santé 2022 ; OFS, flux de matières.
Sources : OFEN, Statistique globale de l’énergie 2025 ; OFS, Enquête suisse sur la santé 2022 ; OFS, flux de matières.

Diffusion : l’innovation sort-elle du laboratoire ?

Être en tête à la frontière ne garantit rien pour le reste de l’économie. L’OCDE documente depuis plusieurs années un écart de productivité qui se creuse entre les entreprises les plus avancées et toutes les autres. Le profil suisse en donne une illustration : des résultats de classe mondiale à côté d’une productivité qui stagne et d’une base industrielle étroite. La question qui m’intéresse est très concrète : combien de temps une bonne idée met-elle pour aller d’un laboratoire à l’atelier d’une PME, au guichet d’un service public, à une vallée éloignée des grands centres ?

Distribution : qui gagne, qui paie ?

Aux États-Unis, Philippe Aghion et ses coauteurs ont montré que l’innovation peut concentrer les revenus tout en haut de l’échelle, alors que l’innovation portée par de nouveaux entrants va de pair avec davantage de mobilité sociale. La Suisse n’est pas les États-Unis. Mais la question vaut ici aussi : à chaque vague d’innovation, qui en recueille les retours, qui en porte les coûts et les risques, et qu’est-ce qu’on laisse aux régions voisines ou à la génération suivante ? Un indice d’innovation ne peut pas répondre. Il n’est pas fait pour ça.

Une condition : l’information avec laquelle on décide

On ne choisit pas une direction dans le vide. Les pouvoirs publics, les entreprises, les investisseurs et les citoyennes et citoyens ont besoin de preuves crédibles pour distinguer le progrès réel de la simple visibilité. Or, en 2025, 58 % de la population suisse disait avoir vu en ligne des contenus qui lui semblaient faux ou douteux. En 2026, 42 % des utilisateurs d’actualités en ligne disaient faire confiance à la plupart des informations, quatre points de moins qu’un an plus tôt.

Quand l’information est fragmentée ou manipulée, le risque est simple : l’argent va au mauvais endroit et des solutions médiocres gagnent en légitimité. C’est la raison d’être du Swiss Information Barometer. Si la prospérité dépend de choix collectifs, il faut comprendre dans quelles conditions les personnes, les organisations et les institutions les font.

Lire la capacité et les résultats côte à côte

Je ne plaide pas pour un classement de plus. Les classements servent la réputation, la comparaison et l’attractivité, et c’est très bien ainsi. Ils ne disent simplement pas si l’innovation devient une prospérité qui dure.

Le PROSPER Compass, que nous développons avec nos partenaires, est notre tentative de réponse. Il regarde sept dimensions de la prospérité à la fois et refuse de les fondre en une note unique, parce qu’un très bon score sur l’une ne rattrape pas une défaillance sur une autre. Le GII y figure, comme un signal parmi d’autres. Pour une stratégie, une politique publique ou un investissement, le Compass pose toujours les mêmes questions : qu’est-ce qui se renforce, qu’est-ce qui s’affaiblit, qui y gagne, et quels coûts sont déplacés ailleurs ou plus tard.

C’est une version 1.6. Elle est imparfaite, et c’est précisément pour cela que nous la publions : pour qu’on la conteste et qu’on l’améliore avec nous.

La route

La Suisse a le moteur. La prochaine décennie dépendra de la route qu’elle choisit, de la qualité de l’information qui éclaire ce choix, et de la largeur avec laquelle les bénéfices circulent.

La capacité n’est pas la direction. La direction, elle, se choisit.

Pour continuer

Vous dirigez une organisation : explorez le PROSPER Compass, version 1.6, et testez-le sur votre propre stratégie : impact.swiss/prosper

Vous travaillez sur l’information, la recherche ou les politiques publiques : contribuez au module d’expert·e·s du Swiss Information Barometer (contact : B Lab Switzerland) et suivez la première lecture le 3 décembre 2026 à Genève.

Vous voulez simplement en discuter : retrouvons-nous le 29 octobre 2026 à Genève (Rethinking Prosperity 2040) ou le 18 mars 2027 à Berne pour le Swiss Impact Forum.

Replay de la session du 6 octobre : https://www.youtube.com/watch?v=kOhE5TQQB94

Version originale de l’article (LinkedIn, 4 octobre 2026) : https://www.linkedin.com/pulse/right-engine-which-road-2040-jonathan-normand-rykdc/

Sources