Le 1er octobre 2026, l’action Infomaniak a commencé à s’échanger à SIX Swiss Exchange, sous le symbole INFO. L’opération bouscule le récit que l’on croyait établi, où l’entrée en bourse marque le début de la dilution des valeurs d’une entreprise. Infomaniak a construit son montage pour que les attentes des nouveaux actionnaires ne puissent pas toucher à sa mission. Nous pensons que d’autres entreprises suisses pourraient s’en inspirer, c’est pourquoi nous pensons que ce modèle mérite d’être détaillé.

Infomaniak en quelques lignes

Pour qui ne la connaît pas encore, Infomaniak a été fondée à Genève en 1994. L’entreprise conçoit et exploite ses propres centres de données et développe ses propres logiciels. Elle héberge des sites web et des noms de domaine, fournit une infrastructure de cloud public et propose une suite collaborative complète (messagerie, stockage de fichiers, discussion, visioconférence, assistant d’intelligence artificielle), pensée comme une alternative souveraine aux grandes suites américaines. Plus de 300 000 clients payants, dans plus de 190 pays, lui confient leurs données, hébergées exclusivement en Suisse, sans publicité ni revente. L’entreprise emploie plus de 330 personnes.

Autrement dit, Infomaniak occupe, à une tout autre échelle, le même terrain que les géants mondiaux du numérique. Chaque PME, chaque commune qui confie ses courriels, ses données et son site à Infomaniak, mérite de savoir qui en détient le contrôle.

Ouvrir le capital, garder le cap

Le montage repose sur deux étages. Le premier date du 13 mai 2026 : Boris Siegenthaler, fondateur d’Infomaniak, et les 36 collaboratrices et collaborateurs actionnaires ont décidé à l’unanimité de transférer la majorité des droits de vote à la Fondation Infomaniak, une fondation suisse d’utilité publique placée sous la surveillance de l’autorité cantonale genevoise et comprenant deux membres indépendants dans son conseil de fondation. La Fondation détient aujourd’hui 63,3 % des droits de vote pour 14,7 % du capital, grâce à des actions A, dites à droit de vote privilégié. Ces actions ne sont pas cotées et ne peuvent pas être librement cédées. La Fondation ne prend aucune décision opérationnelle mais est la garante d’une charte de neuf principes, de la souveraineté numérique à l’ancrage local, en passant par la protection de la vie privée et la responsabilité environnementale. La fondation peut renforcer cette mission, jamais l’affaiblir.

Le second étage est l’opération boursière. Annoncée le 29 juillet 2026, la reprise inversée avec Perrot Duval Holding SA, société cotée depuis 1905, a été approuvée par l’assemblée générale du 24 septembre. La société cotée porte désormais le nom d’Infomaniak SA. Seules ses actions B, des actions ordinaires qui représentent l’essentiel du capital, sont négociées en bourse ; les actions A restent entre les mains de la Fondation. Les investisseurs achètent une part de la valeur créée mais pas le pouvoir d’en changer la mission.

En clair, personne ne pourra racheter Infomaniak sans l’accord de la Fondation. La Fondation en détient la clé, et elle est elle-même tenue par ses statuts, sous l’œil du canton.

« Les investisseurs achètent une part de la valeur créée mais pas le pouvoir d’en changer la mission. »

Le modèle de la steward ownership

Ce type de construction s’appelle le steward ownership, ou la propriété responsable. Elle repose sur deux principes. Le premier est l’autodétermination : le contrôle de l’entreprise reste entre les mains de personnes liées à sa mission, il ne se vend pas et ne s’hérite pas comme un actif. Le second est l’orientation vers la mission : les bénéfices servent d’abord la raison d’être de l’entreprise.

Son application n’est pas inédite et a déjà fait ses preuves à l’étranger. En Allemagne, Bosch et Zeiss vivent depuis des décennies sous le contrôle de fondations. Au Danemark, Novo Nordisk aussi, tout en étant cotée en bourse. En 2022, Yvon Chouinard a transféré les droits de vote de Patagonia à un trust et son capital à une organisation environnementale : « la Terre est désormais notre seul actionnaire ». Patagonia est toutefois restée une société privée, la bourse ayant été jugée incompatible avec la mission.

La Suisse connaît également ce modèle de l’intérieur, jusque dans notre écosystème. Eldora, entreprise romande de restauration certifiée B Corp, appartient intégralement à la Fondation DSR par l’intermédiaire de sa holding.

Infomaniak applique pleinement le premier principe : le contrôle est séparé de la valeur et confié à une fondation. Pour le second, elle en propose une version adaptée à un marché public, en ouvrant la valeur économique aux investisseurs et en privilégiant le réinvestissement des bénéfices dans la recherche et les infrastructures via sa charte. La Fondation peut également recevoir jusqu’à 5 % du bénéfice annuel pour ses buts d’utilité publique. Infomaniak apporte deux nouvelles choses à la steward ownership. En tant que société cotée, elle doit publier ses résultats et ses décisions importantes selon des règles strictes. Et son impact est contrôlé par des auditeurs indépendants, dans le cadre de la certification B Corp.

Une première suisse

Aucune société cotée à la SIX ne figurait jusqu’ici parmi les entreprises certifiées B Corp. Une entreprise suisse certifiée appartient à un groupe coté, et une société autrefois cotée s’est certifiée après son retrait de la cote, mais jamais l’entité cotée elle-même n’avait porté la certification. Infomaniak, certifiée depuis 2025, devient donc la première société cotée à la bourse suisse à être elle-même certifiée B Corp.

Elle compte aussi parmi les premières entreprises au monde certifiées selon les nouveaux standards B Corp, publiés en avril 2025. Le score global, où une force pouvait compenser une faiblesse, a disparu. Les entreprises doivent désormais satisfaire à des exigences minimales dans sept thématiques d’impact, avec un nombre d’exigences variant selon la taille et le secteur de l’entreprise. Les nouveaux standards introduisent également des jalons de progression à trois et cinq ans, comportant des exigences supplémentaires. De plus, le respect de ces exigences n’est pas vérifié par B Lab mais par des organismes d’audit tiers et indépendants. Ces nouveaux standards ne mesurent donc pas une déclaration d’intention mais un impact vérifié, transparent et centré sur l’amélioration continue. La nouvelle structure d’Infomaniak s’inscrit dans cet objectif en créant un système de gouvernance où un changement d’actionnaire ne peut pas remettre en cause ces engagements.

« La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle s’incarne dans des acteurs dont la structure garantit qu’ils ne changeront pas de cap au premier rachat. »

Au-delà d’Infomaniak, un enjeu pour le pays

Cette cotation intervient alors que la Suisse débat de sa dépendance numérique, et que beaucoup d’organisations se demandent ce qu’il peut advenir des données confiées à des fournisseurs étrangers. La question est très concrète : où sont mes données, sous quel droit, et qui pourra en décider demain ? L’initiative populaire fédérale « Pour la sécurité numérique de la Suisse », en récolte de signatures, demande que les infrastructures numériques essentielles du pays restent indépendantes de toute influence contraire à ses intérêts. Quelle que soit l’issue de ce débat, il oblige à regarder qui possède, sur le long terme, les entreprises dont dépend notre souveraineté numérique.

Nous pensons ainsi que les pouvoirs publics devraient tenir compte des gouvernances qui protègent la mission, notamment dans la commande publique, et se fier à des preuves vérifiées plutôt qu’à des rapports auto-déclarés. Infomaniak a montré que ce modèle fonctionne, y compris en bourse. Nous aimerions que d’autres entreprises suisses suivent, et que nos institutions les y aident.

Patrick Headon, Certification Lead
Andéol Cadic-Melchior, Certification Coordinator & Analyst